Dans la sphère anglophone, il existe une multitude de termes pour désigner ce que l’on pourrait appeler, en français, un kit de communication d’urgence. Les mots changent selon les contextes (radioamateur, tactique, survivaliste ou expédition) mais l’idée reste la même : disposer, à tout moment, d’un moyen autonome et fiable pour transmettre ou recevoir de l’information, quand tout le reste tombe en panne. On parle souvent d’un EMCOMM Kit (Emergency Communications Kit), le terme le plus formel, hérité des réseaux radioamateurs de secours. Mais sur le terrain, d’autres désignations reviennent régulièrement :
- Field Comms Kit, le kit de communication de terrain, pensé pour les opérations extérieures, humanitaires ou d’exploration.
- Radio Go-Kit, la version « grab-and-go », prête à être emportée et mise en route en quelques secondes.
- BOB Comms Kit (Bug-Out Bag Communications Kit), déclinaison survivaliste, intégrée au sac d’évacuation, pour garder le contact en situation de repli.
- TACCOM Kit (Tactical Communications Kit), approche militaire ou paramilitaire, centrée sur la robustesse, la coordination et la sécurité des transmissions.
Chaque appellation reflète une philosophie d’usage : secours, mission, survie ou tactique. Mais toutes convergent vers le même principe : assurer la continuité des communications quand les réseaux classiques disparaissent, qu’il s’agisse d’une panne de courant, d’une catastrophe naturelle ou simplement d’un environnement isolé.
Approche graduée en situation de rupture de normalité
En situation de rupture de normalité la capacité à maintenir une communication fiable devient une question vitale (qu’il s’agisse d’un effondrement des réseaux électriques, d’une saturation cellulaire, d’une panne Internet régionale ou d’un désastre naturel) . Dans ce contexte, la redondance, la portabilité et l’adaptabilité du matériel radio sont les piliers d’une stratégie de continuité. En France il existe une organisation civile pouvant potentiellement répondre à des situations critiques d’urgences, L’ADRASEC.
ADRASEC
Les ADRASEC sont des associations départementales de radioamateurs bénévoles qui apportent un soutien technique à la sécurité civile française. Leur rôle est de fournir des moyens de communication radio autonomes et des capacités de radiolocalisation lorsque les infrastructures classiques sont défaillantes ou indisponibles.
Activées par les autorités, notamment par le préfet dans le cadre des dispositifs de gestion de crise, elles peuvent déployer des réseaux radio de secours ou participer à la recherche de balises de détresse aéronautiques. Elles constituent ainsi une capacité technique de renfort, mobile et résiliente, au service des opérations de secours.
Un cadre opérationnel normalisé
Si la notion d’EMCOMM Kit renvoie souvent à une approche matérielle, elle ne prend réellement sens que lorsqu’elle s’inscrit dans un cadre procédural. À l’échelle internationale, des organisations comme l’IARU et l’UIT ont formalisé des règles précises pour les communications en situation de catastrophe. Ces procédures reposent sur quelques principes fondamentaux :
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- Priorité absolue au trafic d’urgence : toute communication non essentielle doit cesser immédiatement lorsqu’un trafic critique est identifié.
- Discipline radio stricte : messages courts, factuels, sans ambiguïté.
- Organisation en réseau : une station contrôle, les autres exécutent.
- Structure normalisée des messages : origine, destination, contenu, heure (UTC), permettant une retransmission fiable.
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Dans ce cadre, la radio n’est plus un simple outil individuel, mais un élément d’un système coordonné. Un EMCOMM Kit, aussi performant soit-il, n’a de valeur que si son utilisateur est capable de s’intégrer dans ce type de fonctionnement.
Un cadre non normalisé et opportuniste
En dehors de ces cadres institutionnels, la réalité d’un utilisateur civil est différente. Sans licence radioamateur, sans intégration à une organisation structurée, et sans accès garanti aux infrastructures existantes, les besoins deviennent nécessairement opportunistes et centrés sur l’autonomie.
L’objectif n’est plus de s’intégrer immédiatement à un réseau officiel, mais de :
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- maintenir un lien minimal
- assurer une communication locale
- construire progressivement une capacité plus structurée si la situation l’exige
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C’est dans cette logique qu’une hiérarchie progressive de kits EMCOMM peut être envisagée, allant du plus léger et mobile au plus structuré et déployable. Chaque niveau s’emboîte dans le précédent, à la manière de poupées russes : on n’abandonne rien, on complète. L’équipement et les procédures évoluent selon la situation, la disponibilité des ressources, et potentiellement la possibilité de s’intégrer à des infrastructures radio existantes — qu’il s’agisse de relais civils, associatifs ou institutionnels (sécurité civile, radioamateurs, réseaux ORSEC).
Dans cette logique d’autonomie, la nature même des communications peut évoluer. La voix, souvent privilégiée, n’est pas toujours la plus adaptée en situation dégradée. La transmission de données (plus sobre, plus discrète et parfois plus robuste) constitue une alternative pertinente selon les contraintes rencontrées. J’explore plus en détail cette approche dans cet article : transmission de données en situation dégradée.
⚠️ Avertissement : En pratique, l’utilisation d’infrastructures radio existantes (relais, pylônes, réseaux institutionnels) est strictement encadrée. Hors cadre officiel (radioamateur licencié, convention, activation par les autorités), ces ressources ne sont pas librement accessibles. L’approche présentée ici doit donc être comprise comme une capacité autonome prioritaire, les infrastructures existantes constituant un bonus opportuniste et non un socle garanti.
Comment faire ?
Cet article ne prétend pas détenir la vérité absolue. Il ne s’agit ni d’un manuel, ni d’une doctrine figée, mais d’une réflexion personnelle issue d’observations, de terrain et de logique appliquée. À ce jour, il n’existe aucune documentation ouverte ni littérature structurée pour nous sur ce type de stratégie graduée en cas de rupture de normalité ; les approches disponibles relèvent essentiellement du domaine institutionnel. Cet article vise donc simplement à combler un vide, à proposer une trame de réflexion adaptable selon les contextes, et à encourager chacun à développer ses compétences et sa propre lecture du sujet.
Mon approche repose sur quatre axes constants :
- Composition technique : le matériel et les accessoires nécessaires.
- Portabilité / déploiement : le niveau de mobilité et la complexité de mise en œuvre.
- Objectif : la finalité opérationnelle du niveau (liaison de terrain, coordination, relais, réseau local, etc.).
- Faire avec l’existant : la capacité à s’appuyer sur des infrastructures radio préexistantes, à les compléter ou à les réactiver.
Ainsi, du simple talkie d’urgence jusqu’au poste radio déployé en station fixe avec relais simplex ou duplex, cette gradation permet d’assurer une continuité de communication en toutes circonstances — depuis une personne isolée jusqu’à une cellule de coordination locale improvisée. Voici une proposition graduée :
Niveau 1️⃣ – Minimal et portable – 24–72h
Composition technique :
- Radio portative VHF/UHF compacte
- Antenne flexible ou ¼–½ onde [Antennes verticales, GPA,]
- Batterie LiFePO₄ ou powerbank LiIon
- Node Meshtastic léger : Les réseaux Meshtastic ne doivent pas être vus uniquement comme un complément, mais comme une couche de communication basse consommation particulièrement pertinente pour le maintien d’un minimum de connectivité, même en cas de contrainte énergétique forte.
Portabilité / déploiement :
- Sac à dos léger
- Mise en route en quelques secondes
- Aucun montage complexe nécessaire
Objectif :
- Communication individuelle et locale
- Réception d’informations essentielles sur le terrain
Faire avec l’existant :
- Utiliser des antennes fixes légères ou poteaux disponibles sur le site pour améliorer la portée
- Se connecter à un relais local si accessible
Niveau 2️⃣ – Portable avec relais simplex
Composition technique :
- Tout le niveau 1
- SR-112, répéteur simplex léger
- Radio dédiée au relais simplex
- Antenne omnidirectionnelle avec mât télescopique léger
- Node Meshtastic pour maillage local
Portabilité / déploiement :
- Toujours transportable à dos
- Relais montable sur trépied, arbre ou support improvisé
- Fonctionnement autonome rapide
Objectif :
- Étendre la portée du groupe
- Maintenir le contact entre plusieurs opérateurs
Faire avec l’existant :
- Brancher le SR-112 sur un mât ou structure d’antenne déjà installée sur site
- Profiter d’infrastructures UHF/VHF locales pour améliorer la couverture si disponible
Niveau 3️⃣ – Transportable avec relais duplex
Le passage au relais duplex implique une complexité technique nettement supérieure : gestion de l’isolation entre émission et réception, utilisation de duplexeurs ou de filtrage, et respect strict des espacements de fréquences. Sans cela, les performances peuvent rapidement se dégrader voire rendre le système inutilisable.
Composition technique :
- Tout le niveau 2
- SR-629, relais duplex
- Deux radios dédiées au duplex
- Radio mobile bibande plus puissante pour l’opérateur principal
- Antenne colinéaire ou directionnelle sur mât portable
- Batterie LiFePO₄ plus grosse, option panneau solaire
Portabilité / déploiement :
- Transportable à dos ou véhicule léger
- Installation rapide pour mise en réseau efficace
- Déplaçable selon les besoins opérationnels
Objectif :
- Créer un réseau local étendu
- Communication bidirectionnelle simultanée pour coordination d’équipes
Faire avec l’existant :
- S’appuyer sur des tours de télécommunication ou antennes municipales existantes pour le duplex
- Réduire le besoin de déployer un mât complet tout en gagnant en portée
Niveau 4️⃣ – Station semi-fixe et maillage étendu
Composition technique :
- Tout le niveau 3
- Radio HF pour longue distance
- Combinaison de relais simplex et duplex avec radios dédiées pour chaque relais
- Antennes fixes et directionnelles
- Maillage numérique étendu Meshtastic
Portabilité / déploiement :
- Transportable par véhicule
- Déploiement plus long mais autonome
Objectif :
- Former un réseau local robuste et autonome
- Soutenir plusieurs équipes avec redondance des relais
Faire avec l’existant :
- Utiliser antennes HF fixes déjà installées
- Profiter d’installations fixes pour étendre le maillage numérique
Niveau 5️⃣ – Station fixe complète
Composition technique :
- Tout le niveau 4
- Optimisation énergétique : batteries massives et panneaux solaires voire génératrice
- Antennes fixes et directionnelles
- Routeur Meshtastic
Portabilité / déploiement :
- Station fixe mais modulaire
- Déploiement planifié sur site critique
Objectif :
- Couvrir un territoire étendu
- Maintenir le réseau opérationnel en continu
Faire avec l’existant :
- Connecter les relais sur des infrastructures locales existantes
- Tirer parti de l’énergie locale pour autonomie prolongée
Conclusion – Une logique, pas un kit
Un EMCOMM Kit n’est pas un ensemble figé que l’on prépare une fois pour toutes. C’est une capacité qui se construit, se teste et s’adapte. Ce qui compte, ce n’est pas d’avoir le bon matériel, mais de comprendre :
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- ce que l’on peut réellement faire avec
- combien de temps on peut le faire
- et dans quelles conditions cela reste fiable
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La progression proposée ici n’est pas une règle, mais une grille de lecture. Elle permet simplement de passer d’une logique individuelle, minimale, à une capacité plus structurée, capable de soutenir un groupe, voire un réseau local. Dans les faits, les contraintes seront toujours les mêmes :
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- énergie disponible
- environnement radio
- accès (ou non) aux infrastructures existantes
- niveau de compétence des opérateurs
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C’est la combinaison de ces facteurs (et non le matériel seul) qui détermine si une communication tient… ou s’effondre.
Enfin, il ne faut pas perdre de vue que ces dispositifs restent des solutions dégradées. Ils ne remplacent pas les réseaux institutionnels, mais permettent, dans certains cas, de maintenir un minimum de coordination quand ceux-ci deviennent inopérants.
L’objectif n’est donc pas de tout prévoir, ni de chercher la solution parfaite, mais de réduire au maximum les angles morts.

Je m’appelle Sébastien. Sans jugement ou catégorisation, je ne m’identifie pas plus particulièrement aux « Survivalistes », « Preppers », « Décroissant », (…) qui ont cependant le mérite de mettre en lumière des sujets et connaissances malgré tout. Je me reconnais plutôt comme un « Résilient ». En tant que père de famille, je développe une approche modérée, structurée et éducative avec une forte envie d’apprendre et transmettre. En savoir plus.



