Nous imaginons souvent la résilience comme une réponse au manque. Manque d’eau, d’énergie, de nourriture, de communications. Dans notre imaginaire, une société devient vulnérable parce qu’elle ne possède plus suffisamment de ressources pour faire face à une crise.
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- Et si la vulnérabilité pouvait naître de l’exact opposé ?
- Et si un environnement où tout fonctionne, où tout est disponible, où plus rien ne nous oblige à nous adapter pouvait, lentement, nous rendre plus fragiles ?
Cette idée paraît contre-intuitive. Pourtant, c’est précisément la question soulevée par une expérience devenue célèbre sous le nom d’Univers 25. À la fin des années 1960, le chercheur américain John B. Calhoun construit un monde presque parfait pour une colonie de souris. Nourriture à volonté, eau en permanence, température idéale, aucun prédateur, aucune pénurie. Un univers débarrassé de toutes les contraintes que la nature impose habituellement.
Pendant un temps, tout semble confirmer une évidence : lorsque les difficultés disparaissent, la prospérité s’installe.
Puis quelque chose se dérègle : les comportements sociaux changent, les interactions se désorganisent, la reproduction décline. Jusqu’à ce que la colonie s’effondre malgré l’abondance.
Depuis plus de cinquante ans, Univers 25 nourrit d’innombrables interprétations. Certains y voient une prophétie de l’effondrement des sociétés modernes. D’autres rappellent, à juste titre, qu’une expérience sur des souris ne peut pas prédire le destin de l’humanité.
Ce n’est pas cette prophétie qui nous intéresse ici. Ce qui mérite notre attention, c’est une question beaucoup plus proche de la résilience :
Que devient une société lorsqu’elle n’a plus besoin d’exercer les capacités qui lui permettront, un jour, de faire face à une rupture de normalité ?
Un monde sans contraintes, une société assistée
Pour comprendre la question, il faut revenir à ce que Calhoun avait réellement construit. L’idée était presque enfantine dans sa simplicité : supprimer les contraintes.
Dans la nature, une population de souris doit constamment composer avec son environnement. Trouver de la nourriture. Trouver de l’eau. Chercher un abri. Éviter les prédateurs. Défendre un territoire. Se reproduire. Élever les petits. Supporter les variations de température et les maladies. Dans l’Univers 25, une grande partie de ces contraintes disparaît. Les souris n’ont plus à chercher leur nourriture. Elle est là. Elles n’ont plus à chercher de l’eau. Elle est là aussi. Elles sont protégées des prédateurs et disposent d’un environnement contrôlé.
Le monde extérieur n’exige plus grand-chose d’elles. Il ne leur demande plus de conquérir leur environnement. Il leur demande simplement de vivre.
Au départ, c’est une réussite :
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- La population augmente rapidement.
- Les naissances se succèdent.
- L’espace se remplit progressivement.
- Et pourtant, ce qui semblait être la promesse d’un monde idéal contient déjà les conditions de la suite.
Car supprimer les contraintes ne signifie pas supprimer tous les problèmes. Cela peut simplement déplacer les contraintes.
À mesure que la population augmente, l’espace disponible pour chacun diminue. La nourriture et l’eau restent pourtant abondantes. Le problème n’est donc pas matériel : c’est l’espace social qui devient rare. Les interactions se multiplient, les comportements changent et les relations sociales se désorganisent.
La colonie ne s’effondre donc pas faute de ressources, mais malgré leur abondance. Cette distinction est fondamentale : une crise ne commence pas nécessairement lorsque quelque chose vient à manquer. Un système peut dysfonctionner alors même qu’il dispose encore de toutes les ressources nécessaires. Il semble donc que posséder ces ressources ne garantit pas la capacité à rester résilient.
Le confort ne supprime pas la nécessité de s’adapter
C’est ici que la comparaison avec nos sociétés devient tentante, et qu’il faut immédiatement la manier avec prudence. Nous ne sommes pas des souris.
Nos sociétés sont capables de transmettre des connaissances, d’organiser des institutions, de modifier volontairement leur environnement et d’anticiper des événements qui ne se sont pas encore produits.
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- Nous pouvons apprendre d’une catastrophe qui n’a pas encore eu lieu.
- Nous pouvons simuler une panne.
- Nous pouvons stocker des ressources.
- Nous pouvons construire des systèmes redondants.
- Nous pouvons décider collectivement de modifier notre comportement.
C’est précisément ce qui nous distingue. Mais cette capacité ne fonctionne que si nous continuons à l’exercer. Car une compétence qui n’est jamais sollicitée peut finir par devenir inutile dans la pratique. Et une société qui n’expérimente jamais le fonctionnement en mode dégradé peut finir par ne plus savoir comment fonctionner lorsque le mode normal disparaît.
Le piège de la normalité
Le plus grand confort de notre époque est peut-être devenu quelque chose que nous ne remarquons même plus : la continuité.
Nous nous réveillons et l’électricité fonctionne. Nous ouvrons un robinet et l’eau arrive. Nous prenons notre téléphone et le réseau répond. Nous démarrons notre voiture et le carburant est disponible. Nous allons dans un magasin et les produits sont là. Nous nous connectons à un service et nous supposons naturellement qu’il sera accessible.
Jour après jour, année après année, cette continuité devient notre référence. Elle finit par nous sembler normale, presque naturelle. Nous cessons alors de percevoir tout ce qui la rend possible.
Le réseau électrique devient invisible. Le réseau de télécommunications aussi. La chaîne logistique, les centres de données, les infrastructures, mais également les compétences des techniciens qui les maintiennent en fonctionnement disparaissent de notre champ de vision.
Et avec eux, nos propres dépendances deviennent invisibles.
C’est là que se trouve le piège. Lorsque quelque chose fonctionne en permanence, nous n’avons plus besoin d’y penser. Nous construisons nos habitudes autour de sa disponibilité et finissons par considérer cette disponibilité comme acquise. Ce n’est qu’au moment où le service disparaît que nous découvrons réellement à quel point nous en dépendions.
Quand les comportements commencent à changer
Dans l’Univers 25, le plus surprenant n’est pas que la population augmente. C’est ce qui se produit ensuite. Les ressources restent disponibles, mais les comportements sociaux se dégradent. Les interactions se désorganisent, certains individus se retirent, les soins aux petits diminuent et la reproduction finit par décliner. La colonie dispose toujours de nourriture et d’eau. Pourtant, elle perd progressivement les comportements qui lui permettaient de fonctionner. C’est ce paradoxe qui va donner à l’expérience une portée bien plus large que la simple observation d’une population de souris.
Lorsque les contraintes matérielles disparaissent, ce sont les relations entre les individus qui deviennent déterminantes.
Et c’est précisément cette observation qui va nourrir, dès les années 1970, les interprétations sociétales d’Univers 25.
Le miroir de nos sociétés
L’expérience va rapidement être rapprochée de phénomènes observés dans les sociétés occidentales : urbanisation, densité, isolement social, individualisme, transformation des relations familiales ou encore baisse de la natalité.
Le parallèle est séduisant. Il faut pourtant lui poser une limite essentielle : les humains ne sont pas des souris. Univers 25 ne permet pas de prédire l’avenir d’une civilisation et ne démontre pas que l’abondance conduirait mécaniquement à son effondrement.
Mais l’expérience pose une question qui, elle, reste parfaitement actuelle :
Que devient une société lorsque ses membres n’ont plus les mêmes contraintes, les mêmes rôles et les mêmes interactions qu’auparavant ?
C’est cette question qui explique sans doute la longévité d’Univers 25 dans le débat public. L’expérience est devenue un miroir dans lequel chaque époque projette ses propres inquiétudes. Hier, la surpopulation et l’urbanisation. Aujourd’hui, l’isolement, l’hyperconnexion, l’individualisation ou encore l’automatisation.
Univers 25 ne nous dit donc pas ce que deviendra l’humanité. Il nous invite plutôt à observer ce que nos conditions de vie font à nos comportements.
Et c’est peut-être là son véritable enseignement. Une société ne repose pas uniquement sur les ressources dont elle dispose. Elle repose aussi sur les comportements, les relations et les rôles qui permettent à ses membres de vivre ensemble.

Je m’appelle Sébastien. Sans jugement ou catégorisation, je ne m’identifie pas plus particulièrement aux « Survivalistes », « Preppers », « Décroissant », (…) qui ont cependant le mérite de mettre en lumière des sujets et connaissances malgré tout. Je me reconnais plutôt comme un « Résilient ». En tant que père de famille, je développe une approche modérée, structurée et éducative avec une forte envie d’apprendre et transmettre. En savoir plus.


